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mains du peuple pour leur oster leur industrie, et donner moien et occasion à l'estranger de chercher chez soy ce qu'ilz viennent chercher chez nous; car il est certain que ceulx qui pretendent telz mono-polles le font, ou pour plus cher vendre à l'estranger, ou pour avoir meilleur compte du domesticque, sachans que nul ne le pourra enchérir pour le por­ter à l'estranger, et l'estranger ne pourra avoir quc par leurs mains, qui en fin sera cause à l'estranger de chercher en sa terre ce qu'il vient querir en la nostre, comme desjà en plusieurs régions, tant d'Al-lemaigne que autres, mesmes es isles des Essores, telle marchandise commence à estre plus que jamais cultivée au grand dommage de la France.
«Telz ingenieulx n'ont rien omys pour collorer leurs inventions, disans qu'ilz paieront le droict d'is­sue et traicte foraine, et qu'ilz enlèveront et tire­ront par chascun an aultant de pastel qu'il a acous­tumé d'en sortir chascun an, et qu'il sera libre à tous marchans dc ce royaulme de trafficquer au dedans d'icelluy, qui demonstre bien qu'ilz ne sont subjcctz, ne serviteurs du Roy, ny amys de la France, et des­couvrent par trop l'envye qu'ilz portent aux nostres, en ce qu'il leur desplaist que les nostres puissent trafficquer et négocier avec l'estranger; car nul ne doubte que le grand gaing qu'ilz pretendent faire ne consiste en la seulle marchandise de pastel, et seroit à doubter quant les commis du Roy pourroient fi­dellement vendre aux estrangers tout le pastel qui se transporte hors le royaulme à pris tel et si excessif qu'il seroit possible, si le Roy auroit le gaing et somme de deniers qu'ilz luy offrent, mais aussi leur fin et intention n'est pas le prouffict qu'ilz pretendent faire en la seulle marchandise de pastel, ains c'est que les subjeetz du Roy, estans privez des premiers et principaulx commerces de la marchandise de ce royaulme pour les transporter et par le moyen d'icelle recouvrer les deniers à eulx necessaires es païs et régions estranges, d'aultant qu'il est deffendu de transporter deniers, il leur sera par mesme moien impossible de recouvrer ny faire venir les marchan­dises à eulx necessaires, sinon par les mains d'iceulx inventeurs, lesquelz seront asseurez en moings de quatre années de rompre le trafiieq et commerce de toute marchandise des subjeetz du Roy avec l'es­tranger, qui seroit la plus grande playe et perle qui pourroit advenir au royaulme. H est certain que si le pastel croist et est cultivé en la France, la garence aussi croist et est cultivée es Païs Bas et en Aile-maigne, n'est-ce pas une ouverture à l'estranger de
DE PARIS.                                                   511
faire ie semblable aux François des marchandises que leurs contrées et régions produisent, ou par le rapport de leur terre, ou par l'art et industrie de leur peuple, ct leur donner occasion de deffendre aux François le commerce de toutes marchandises, lesquelles se preignent en leurs régions, comme ga-rences, harenez, cuirs, cuyvre, aerain, estain ct au­tres, sinon par les mains de leur commis ct gens qui auront semblable octroy ou privilleige, qui les vendront à tel pris qu'il plaira à telz inventeurs, ou plustost, si nous l'osions dire, imposteurs.
"Or doncques,en premier lieu, la qualité de mar­chandise de pastel n'est ung simple rapport dc la terre, comme sont les bledz et vins, desquelz l'usage, le labour et moien de cultiver est vulgaire en toutes contrées et régions, mais la commodité et fécondité de la terre, l'industrie et artifice d'acoustrer le pastel surpasse le labour, ny-plus ny moings quc le lin et le chanvre que la terre nous produict, mais l'homme par industrie en faict la toille. Tous bons esperitz congnoissent combien les princes^t republicques ont estimé, voire à grand pris et avec grandz honneurs, acheté les personnes qui ont introduict les artz et autres sciences et industries entre leurs peuples et subjeetz, jusques à establir pris etimmunitez à ceulx qui par industrie pourroient surpasser les autres en leur art.
"Nous pouvons dire que toute la France, pour toutes mynieres d'or, d'argent et autres choses ne­cessaires en ce royaulme, nous n'en avons que deux : l'une, le rapport de la terre, l'autre, la main et industrie de l'artisan. Quant à la terre, elle peult demeurer pour ung temps en friche, mais ne se peult transporter de région en autre ; les artz et les sciences, l'usaige et le slille des hommes se peult transporter et tellement changer et alterer, que nous pouvons dire à bon droict quc ce n'est pas l'œuvre d'un jour ny d'un an, non pas dc la vye d'ung homme de stiller et acoustumer les hommes aux œuvres ou in­dustrie, comme de drapperie, de toilles, tappisseries ou autres artz, lesquelz, comme la langue mater­nelle, les peres et meres laissent ordinairement et comme sciences et artz hereditaires à leurs enfans. Et neantmoings, par une dissipation ou par malins inventions, telles industries se peuvent perdre en ung moment, de sorte que celuy qui estoit occuppé au pastel, duquel la principalle vente et meilleure partie estant affermé es mains d'ung homme seul, qui pre­tend en avoir telle raison que l'ouvrier aymera trop mieulx ensemencer sa terre cn bled et chercher autre